Pleine lune

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Quand la lune fait le plein, comme ce vendredi, elle ravive moult souvenirs. Dès l’enfance, où notre première chanson nous propulse « Au clair de la lune, mon ami Pierrot, prête-moi ta plume, pour écrire un mot » ! Et je l’écris, ce mot, avec l’aide des poètes.

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Par crainte de tomber de la lune, je n’irai pas demander l’aide des astronautes qui ont aluni en 1969 ; à propos, l’Académie française ne reconnaît pas ce mot !

A l’adolescence, un âge où on est souvent dans la lune, qui n’a été emballé par Musset et sa Ballade à la lune ? « C’était, dans la nuit brune, / Sur le clocher jauni, / La Lune, / Comme un point sur un i.   Lune, quel esprit sombre / Promène au bout d’un fil, / Dans l’ombre / Ta face et ton profil ? »

Mais  « il faut se méfier des coups de lune et des extases de minuit », a écrit Sartre dans La Mort dans l’âme.

Ne négligeons pas Les Bienfaits de la lune dans Le Spleen de Paris de Baudelaire: « La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre, pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit : «  Cette enfant me plaît. » (…) Et c’est pour cela, maudite enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques. »

Théodore de Banville (dans Rondels) souligne aussi les caprices de La Lune : « Avec ses caprices, la Lune / Est comme une frivole amante ; / Elle sourit et se lamente, / Elle fuit et vous importune. (…) Elle est absurde, elle est charmante ; / Il faut adorer sans rancune, / Avec ses caprices, la Lune. »

Charles Cros se moque de la « face narquoise de la lune » et avec son humour habituel, il nous avertit : « On peut regarder la lune / Tranquille dans le ciel noir. / Et quelle morale ? … aucune. »

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René Magritte: Le Chef d’œuvre ou le Mystère de l'horizon, 1955

« Prendre la lune avec les dents », c’est-à-dire tenter l’impossible, est une expression qui remonte à Rabelais et a été reprise par Boileau dans son Epître XI à son jardinier : « Prendre dans ce jardin la lune avec les dents ». Elle a inspiré le jeune cinéaste genevois Michel Soutter pour son premier film en 1966 ; il a cherché à décrocher la lune dans La Lune avec les dents.

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Ironique, dans les Locutions des Pierrots, de L’Imitation de Notre-Dame la Lune, Jules Laforgue annonce : « Je ne suis qu’un viveur lunaire / Qui fait des ronds dans les bassins, / Et  cela, sans autre dessein / Que devenir un légendaire. (…) Ah ! oui, devenir légendaire, / Au seuil des siècles charlatans ! / Mais où sont les Lunes d’antan ? / Et que Dieu n’est-il à refaire ? »

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Adam Elsheimer: Paysage ou La Fuite en Egypte (détail), 1609 (Alte Pinakothek, Munich)

Paul Verlaine a chanté au Clair de lune dans Fêtes galantes : « Votre âme est un paysage choisi / Que vont charmant masques et bergamasques / Jouant du luth et dansant et quasi / Tristes sous leurs déguisements fantasques.  

« Tout en chantant sur le mode mineur / L’amour vainqueur et la vie opportune, / Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur / Et leur chanson se mêle au clair de lune  

 « Au calme clair de lune triste et beau, / Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres / Et sangloter d’extase les jets d’eau, / Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres. »

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Henry Pether: Northumberland House et Whitehall vus de Trafalgar Square au clair de lune, 1861-1865

(Museum of London)

 

Verlaine a retrouvé la paix sous la lune dans La Bonne Chanson : « La lune blanche / Luit dans les bois ; / De chaque branche / Part une voix / Sous la ramée…

« Ô bien-aimée.

« (…) Un vaste et tendre / Apaisement / Semble descendre / Du firmament / Que l’astre irise…

« C’est l’heure exquise. »

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Commentaires

  • Le truc qui me fait le plus cogiter avec la Lune, c'est que contre toutes les lois par moi connues, en particulier la gravité, elle s'éloigne de nous, alors qu'elle est déjà en état d'énergie minimum : elle ne fait qu'un tour sur elle-même par rotation autour de la Terre. Plusieurs centimètres chaque année. La gravité étant une loi exponentielle, elle va s'éloigner de plus en plus vite...
    Et quand elle sera partie pour on ne sait quel destin, la Terre s'en trouvera plutôt mal à l'aise. Plus de marées, plus de saisons fixes (la Terre va méchamment osciller) et donc plus de cultures. On ne va pas vers le mieux...
    C'était notre minute "vous pouvez toujours faire les guignols à propos du climat, jeunes écervelés, vous ne savez pas ce qui vous attend"...

  • Géo soulève une question, Gislebert tente d'y répondre.
    Rien de plus humain.
    Seulement voilà: ils n'ont pas tenu compte des Écritures.

    “L’homme fait des projets, mais celui qui a le dernier mot, c’est l’Éternel”
    (Proverbes 16:1).
    En d'autres termes: l'homme propose et Dieu dispose (pour autant que la femme ne s'interpose pas, comme l'a justement relevé Pierre Doris).

    Car si Dieu a créé la lune, ce n'est pas pour rien; au contraire: c'est avec des intentions bien précises.

    Qu'on me permette de résumer.

    Dans une infatuation à faire pâlir d'envie Donald Trump, notre Père qui est dans les cieux avait proclamé:

    • “De nouvelle lune en nouvelle lune, de sabbat en sabbat, toute chair viendra se prosterner devant moi, dit l'Éternel” (Ésaïe 66:23).

    Assorti de cette promesse chaleureuse (tellement chaleureuse qu'elle pourrait même expliquer le réchauffement climatique):

    • “La lumière de la lune sera aussi forte que celle du soleil et la lumière du soleil sera sept fois plus vive - pareille à la lumière de sept jours - le jour où l'Éternel soignera les fractures de son peuple et guérira ses blessures”
    (Ésaïe 30:26).

    Seulement voilà: toute chair n'ayant pas obtempéré, l'Éternel s'est fâché. Et il a tweeté:

    • “Le soleil sera changé en ténèbres et la lune en sang avant que vienne le jour de l'Éternel, ce jour grand et terrible”
    (Joël 2:31 ou 3:4, selon la numérotation adoptée).

    • “Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre, les nations seront dans l'angoisse, épouvantées par le fracas de la mer et des flots. Des hommes rendront l’âme de frayeur dans l'attente des maux qui frapperont la terre, car les puissances célestes seront ébranlées”
    (Luc 21:25-26).

    • “Ce seront des jours d’une détresse telle qu’il n’y en a jamais eu de pareille depuis le commencement, quand Dieu créa le monde”
    (Marc 13:19; dans le même sens: Matthieu 24:21 et Luc 21:23).

    • “L’Heure du Jugement dernier approche et la Lune se fend”
    (Le Coran, sourate 54, verset 1).

    Anne, soeur Anne, ne vois-tu rien venir?

  • Bonjour Anne,

    La lune, thème porteur pour les poètes et, on doit l’espérer, fédérateur, qui ne risque pas de provoquer cette fois dispute et chikaya comme lors du dernier billet. Encore sait-on jamais, avec les initiés en alerte qui nient l’alunissage d’Apollo…

    Vous citez un florilège de poètes, vous auriez pu of course rallonger la liste. Passons du côté des musiciens, si vous le permettez.
    Les formes musicales liées à la nuit, les sérénades, les nocturnes abondent et abondance ne nuit pas… Qui dit nocturne pense évidemment à Chopin qui jouait souvent dans l’obscurité pour que son auditoire soit plus attentif. Vous ai choisi l’un des plus connus en lien, le Nocturne n°2 op.9 :

    https://www.youtube.com/watch?v=tV5U8kVYS88

    On trouve des Notturnos chez les plus grands, Mozart, Schubert, évidemment Beethoven avec sa sonate « Au clair de lune ». Comme il n’est pas interdit de sourire, en lien aussi une interprétation parodique helvétique pur sucre d’anthologie :

    https://www.youtube.com/watch?v=sNnngh1OegM

    Si l'on reste confiné au genre variétés, un must : le rendez-vous manqué de la lune et du soleil qui s’éclipsent mutuellement, Trenet bien sûr :

    https://www.youtube.com/watch?v=U7Jmf94cWJE

    Pourtant, personnellement ce que je préfère, c’est le « Chant à la lune » de Dvořák, air tiré de son opéra Rusalka. Et quand il est interprété par Renée Fleming, enregistrée lors de la dernière nuit des Proms, c’est que du bonheur…

    https://www.youtube.com/watch?v=JHM3zMBQxTQ

    Bonne écoute.

  • Géo@

    Terre et Lune, c’est un vieux couple de plus de 4 milliards d’années… Vous savez ce que c’est, Géo, au bout d’un certain temps, et là ça confine à l’éternité, quand l’un fatigue, manque d’enthousiasme, pantoufle ou ronronne, l’autre a tendance à se tirer...

    Plus sérieusement, il me semble que l’on en a déjà parlé, de cet éloignement. Sans se perdre dans un cours de physique, le phénomène est dû à l’interaction gravitationnelle de ce système binaire, plus spécialement à l’effet de la lune et du soleil sur la partie liquide de la surface terrestre qui provoque les marées. Les masses d’eau par leur inertie freinent la rotation de la terre. En résumant, si la vitesse angulaire de la planète ralentit, la distance qui la sépare de la lune doit augmenter pour conserver constant le moment cinétique du couple, aussi inéluctable que la conservation de l’énergie totale. Vous savez, le coup du patineur qui tourne sur la glace, accélérant en ramenant ses bras sur son corps, freinant en les éloignant.

    Des calculs et projections ont montré que le satellite se stabiliserait quand la rotation de la terre aurait atteint la même vitesse que la sienne. Mais cela reste très théorique, devrait survenir dans quelques milliards d’années, après que le soleil se soit éteint. Terre, lune, autres planètes et tout l'arrière-ban des astéroïdes, vous et moi en compagnie des jeunes écervelés, nous ne serons plus que de purs esprits. Depuis longtemps. Et il y a des gens pour trouver un sens à ce grand schmilblick…

  • Gislebert,

    Je pensais aussi à la musique. Moi c'est plutôt Debussy qui m'inspire. Deux versions du "Clair de lune":

    une impro en direct,

    https://www.youtube.com/watch?v=DTW3p61TJAE

    et une perle, une version jazzy délicate et surprenante par l'European Jazz Trio,

    https://www.youtube.com/watch?v=F0MV6mwVQfo

    J'adore, j'espère que vous aimerez aussi.


    Enfin il y a cette version plus classique, que je signale pour l'animation qui illustre le morceau. Une petite merveille!

    https://www.youtube.com/watch?v=u1oHeraRxEw

  • Excellentissime Gislenert!! Un vrai bonheur que ce passage, à cette heure inhabituelle, sur la blogosphère.

    Quel investissement dans l’art que ce blog!? Vous êtes surprenante Anne!

  • LOL! Désolée Gislebert ! Toujours ce que nous impose cette nouvelle idée de nous imposer un choix de mots et d’avaliser celui de son choix . Gislebert vient d’échapper à Gislaine.... :))))))’

  • “Menteur comme la lune”: pourquoi cette expression?
    Parce que la lune, observée depuis l’hémisphère nord, forme un “D” quand elle croît et un “C” quand elle décroît.
    Par contre, dans l’hémisphère sud, la lune ne ment pas: elle forme un “C” quand elle croît et un “D” quand elle décroît.
    Moralité: “Vérité en deçà de l’équateur, erreur au delà” (d'après Pascal).

  • @Mario,

    Ne dit on pas:" Le rêve du soleil est la lune, alors visez la lune car même en cas d échec on atterrit dans les étoiles."

    Bien à Vous.
    Charles 05

  • 花間一壺酒
    獨酌無相親
    舉杯邀明月
    對影成三人
    月既不解飲
    影徒隨我身
    暫伴月將影
    行樂須及春
    我歌月徘徊
    我舞影零亂
    醒時同交歡
    永結無情遊
    相期邈雲漢

    Parmi les fleurs un pot de vin :
    Je bois tout seul sans un ami.
    Levant ma coupe, je convie le clair de lune ;
    Voici mon ombre devant moi : nous sommes trois.
    La lune, hélas, ne sait pas boire ;
    Et l’ombre en vain me suit.
    Compagnes d’un instant, ô vous, la lune et l’ombre !
    Par de joyeux ébats, faisons fête au printemps !
    Quand je chante, la lune indolente musarde ;
    Quand je danse, mon ombre égarée se déforme.
    Tant que nous veillerons, ensemble égayons-nous ;
    Et, l’ivresse venue, que chacun s’en retourne.
    Que dure à tout jamais notre liaison sans âme :
    Retrouvons-nous sur la lointaine Voie Lactée !

    Tch’en Yen-hia et Jean-Pierre Diény, in: Paul Demiéville, «Anthologie de la poésie chinoise classique», Paris, 1999, p. 252.

  • Traduit par Google, ça donne:

    Pot de vin
    Discrétionnaire sans date aveugle
    Toast pour inviter Mingyue
    En face de trois
    Ni boire
    Adepte de l'ombre avec moi
    Pour le moment
    Bonheur et printemps
    Ma chanson erre
    Mes ombres dansantes sont chaotiques
    Réveillez-vous avec des amis
    Toujours sans nœuds
    Yun Yun

  • Nous avons comparé 11 versions de la traduction en français de ce poème et c'est l'une des deux meilleures.

  • Je suis sûr que la Lune ne va pas ni aimer ni apprécier du tout que Musk, Trump (ou autres commerçants) et les touristes hyper- méga-big richtos mettraient leurs pieds chez elle via des vols A/R Terre-Lune 7X / jour !

    C est très moche tout ça bien qu il y a beaucoup de personnalités entre autres politiques et fric qu on aimerait qu ils se cassent le plus vite possible et qu ils quittent la planète terre mais non pas vers la lune, on pourrait les faire tourner autour de la terre à l infini...par exemple...

    Bien à Vous Mme Anne Cendre.
    Charles 05

  • Oublié l'auteur du poème: Li Bai (701-762)

  • Voilà ce qui arrive quand on est dans la lune...

    Le vagabondage mental est une source inépuisable de créativité.

  • Le plus dramatique dans l'histoire, c'est que Li Bai en état d'ivresse est monté sur un bateau et qu'il s'est noyé en voulant attraper le reflet de la lune dans l'eau. On ne devrait pas faire du bateau et de la poésie en état d'ivresse: c'est l'un ou l'autre.

  • C'est vrai, ça, ou bien vous nous menez en bateau, rabbit ?

    La poésie est ivresse, l'ivresse est poésie: l'une ne va pas sans l'autre.
    Et la lune est leur complice.

    ———————————————

    Ivresse de lune

    Le vin que l'on boit par les yeux
    À flots verts de la Lune coule,
    Et submerge comme une houle
    Les horizons silencieux.
    De doux conseils pernicieux
    Dans le philtre nagent en foule
    Le vin que l'on boit par les yeux
    À flots verts de la Lune coule.
    Le Poète religieux
    De l'étrange absinthe se soûle
    Aspirant, jusqu'à ce qu'il roule
    Le geste fou, la tête aux cieux,
    Le vin que l'on boit par les yeux !

    (Albert Giraud, 1884)

    ———————————————

    Sable de lune

    Une lune ivre de rêves
    berce un rêveur ivre de lune
    qui se demande:
    Suis-je une lune ivre de rêves,
    que bercent des aubes odorantes ?
    Suis-je une lune ivre de rêves
    qui se mire dans les yeux
    d’un rêveur ivre de lune ?

    Un rêveur ivre de lune
    berce une lune ivre de rêves
    qui se demande:
    Suis-je un rêveur ivre de lune
    que bercent des aubes odorantes ?
    Suis-je un rêveur ivre de lune
    qui se mire dans les yeux
    d’une lune ivre de rêves ?

    . . . car à quoi servent les garde-fous
    quand des lunes et leurs rêves
    ivres de bonheur
    veulent se précipiter
    la tête la première
    dans la fleur infinie du rêve.

    (Jean Arp, 1886-1996)

    ———————————————

    La lune est ivre

    Lune, vieille Lun’, tu dois être ivre :
    Tu te crisp’s et tu grimac’s et tu persifles...
    Oh, tu n’es pas une lumière vive !
    Tu t’ratatin’s : à quoi bon qu’tu persistes ?
    Voilà bien ta façon,
    Tu me prends pour un con !
    C’est bien toi qui t’la payes
    Au compte du Soleil !
    Et ta lumière est bien vilaine !

    Lorsque je m’enfuis en panique
    D’une ripaille à ma cellule
    A chaque fois je polémique
    Avec cette idiote de Lune
    Et je m’indigne et je m’insurge
    Quand je la sais encor qui conte
    Que je me prends toujours des murges
    Et que c’n’est jamais à mon compte :
    Et maintenant qu’elle est si schlass
    C’est moi qui dois fair’ des grimaces !

    Lune, vieille Lun’, tu dois être ivre :
    Tu te crisp’s et tu grimac’s et tu persifles...
    Oh, tu n’es pas une lumière vive !
    Tu t’ratatin’s : à quoi bon qu’tu persistes ?
    Voilà bien ta façon,
    Tu me prends pour un con !
    C’est bien toi qui t’la payes
    Au compte du Soleil !
    Et ta lumière est bien vilaine !

    Je le sais bien, c’est à Katiouche
    Que tu veux me faire allusion
    J’ai des emprunts dans ma cartouche
    Je les rendrai à l’occasion
    Mais je me fous des doux foyers
    Et, madame, autant de ce monde
    On a dîné entre affidés ?
    Je payerai bien pour ma fronde...
    Tu n’y crois pas, v’là qu’tu en doutes ?
    Tu veux me chicaner, sans doute ?

    Lune, vieille Lun’, tu dois être ivre :
    Tu te crisp’s et tu grimac’s et tu persifles...
    Oh, tu n’es pas une lumière vive !
    Tu t’ratatin’s : à quoi bon qu’tu persistes ?
    Voilà bien ta façon,
    Tu me prends pour un con !
    C’est bien toi qui t’la payes
    Au compte du Soleil !
    Et ta lumière est bien vilaine !

    Je suis verni par le destin
    De m’envoler de ce séjour
    Tu brilles aussi, vieille catin,
    Dans le mois pour cinq ou six jours !
    On polissonne alors en masse :
    Voici venir les coupl’s en foule
    On s’assemble et puis on s’embrasse
    Calmement devant ta margoule
    Tu ne vaux rien, autant tu traînes
    Et toi aussi tu mens, vaurienne !

    Lune, vieille Lun’, tu dois être ivre :
    Tu te crisp’s et tu grimac’s et tu persifles...
    Oh, tu n’es pas une lumière vive !
    Tu t’ratatin’s : à quoi bon qu’tu persistes ?
    Voilà bien ta façon,
    Tu me prends pour un con !
    C’est bien toi qui t’la payes
    Au compte du Soleil !
    Et ta lumière est bien vilaine !

    (Mikhaïl Savoyarov, 1915 ; traduction de Morgan Malié, 1915)

  • Yaka demander, M'sieur Jelmini:
    alors voilà «Le bateau ivre» d'Arthur R. écrit en hommage à Li Bai qui a adoré.

    «Comme je descendais des Fleuves impassibles,
    Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
    Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
    Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

    J’étais insoucieux de tous les équipages,
    Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
    Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
    Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

    Dans les clapotements furieux des marées,
    Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
    Je courus ! Et les Péninsules démarrées
    N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

    La tempête a béni mes éveils maritimes.
    Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
    Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
    Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

    Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
    L’eau verte pénétra ma coque de sapin
    Et des taches de vins bleus et des vomissures
    Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

    Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
    De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
    Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
    Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

    Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
    Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
    Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
    Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

    Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
    Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
    L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
    Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

    J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
    Illuminant de longs figements violets,
    Pareils à des acteurs de drames très antiques
    Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

    J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
    Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
    La circulation des sèves inouïes,
    Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

    J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
    Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
    Sans songer que les pieds lumineux des Maries
    Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

    J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
    Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
    D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
    Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

    J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
    Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
    Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
    Et les lointains vers les gouffres cataractant !

    Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
    Échouages hideux au fond des golfes bruns
    Où les serpents géants dévorés des punaises
    Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

    J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
    Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
    – Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
    Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

    Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
    La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
    Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
    Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

    Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
    Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
    Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
    Des noyés descendaient dormir, à reculons !

    Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
    Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
    Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
    N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

    Libre, fumant, monté de brumes violettes,
    Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
    Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
    Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

    Qui courais, taché de lunules électriques,
    Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
    Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
    Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

    Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
    Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
    Fileur éternel des immobilités bleues,
    Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

    J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
    Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
    – Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
    Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

    Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
    Toute lune est atroce et tout soleil amer :
    L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
    Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

    Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
    Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
    Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
    Un bateau frêle comme un papillon de mai.

    Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
    Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
    Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
    Ni nager sous les yeux horribles des pontons.»

  • À propos de bateau, d'ivresse, de poésie et de chimères, il s'impose de rapporter ce texte basique:

    “Aussitôt après, il obligea ses disciples à monter dans la barque et à passer avant lui de l’autre côté, vers Bethsaïda, pendant que lui-même renverrait la foule. Quand il l’eut renvoyée, il s’en alla sur la montagne, pour prier.

    Le soir étant venu, la barque était au milieu de la mer, et Jésus était seul à terre. Il vit qu’ils avaient beaucoup de peine à ramer; car le vent leur était contraire. Vers la quatrième veille de la nuit, il alla vers eux, marchant sur la mer, et il voulait les dépasser. Quand ils le virent marcher sur la mer, ils crurent que c’était un fantôme, et ils poussèrent des cris; car ils le voyaient tous, et ils étaient troublés. Aussitôt Jésus leur parla, et leur dit: Rassurez-vous, c’est moi, n’ayez pas peur!”
    (Marc 6:45-50; comparer avec Matthieu 14:25-27 et Jean 6:16-21).

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