Peinture à Berne

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La peinture suisse vue de Berne n’est pas la même qu’à Genève. Alles zerfällt, Tout se disloque, l’art suisse de Böcklin à Vallotton, l’exposition du Kunstmuseum de Berne en est une belle preuve. On y découvre des artistes qui n’ont guère de place sur nos cimaises romandes et particulièrement des femmes.

Comme le titre le suggère, les œuvres datent des alentours de 1900.

Elles répondent à des explications psychanalytiques qui vont chercher leur genèse chez Freud et le titre dans un poème de Yeats. Nietzsche et Lombroso sont aussi cités. Le choix évoque des humiliations subies par le narcissisme humain à cette époque. Il n’est toutefois pas nécessaire d’approfondir ce questionnement philosophique pour prendre du plaisir à un ensemble sorti des réserves du musée le plus ancien de Suisse. 

Hodler ayant été abondamment exposé récemment, Berne a la chance de montrer un ensemble hodlérien peu connu, prêté par le Musée alpin de Berne. Ascension et chute (1894) sont décrites dans sept toiles dont l’accrochage, nous met véritablement face à la montagne.

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Böcklin et Vallotton, ainsi qu’Anker sont en portion congrue, mais le Bois de Boulogne (1904) de Vallotton est particulièrement rafraîchissant.

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Les artistes aiment se peindre entre eux. Auguste Baud-Bovy fait le portrait d’un peintre Gos en 1879 ; il s’agit du père de la famille, Albert. (A propos des Gos, une exposition les réunit jusqu’au 16 janvier 2021 à la Médiathèque de Martigny.)

Giovanni Giacometti évoque un épisode de sa vie lorsqu’il partageait un logement à Paris avec Cuno Amiet en 1890. 

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Autre Giacometti, Augusto met en scène deux personnages en contemplation d’un Arc en ciel (1916) enveloppant la totalité de la toile.

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Les tableaux mystiques d’Albert Trachsel sont connus à Genève puisque ce Bernois fut élève de Barthélemy Menn et ami de Hodler et le Vaudois Ernest Biéler qui fonda l’Ecole de Savièse est aussi souvent représenté, mais qui connait le Fribourgeois Joseph Reiflen ? Ce Moine méditant (1901) qui a posé sa Bible sur un crâne fait écho à un réalisme symboliste plutôt nordique.

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Le Tessinois Plinio Colombi m’a charmée par son Atmosphère d’hiver (1904) où la neige s’étale comme une crème chantilly.

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Pour justifier l’accroche psychanalytique de la sélection, une salle entière est accordée Adolf Wölfli, l’un des rois de l’art brut, dont le système obsessionnel et répétitif de la symétrie n’en mérite pas tant.

Artistes femmes

Mais venons-en à la mise en évidence de plusieurs artistes féminines bernoises dont la plus sélectionnée est Annie Stebler-Hopf (1861-1918). Après une formation à Berlin, elle vécut plusieurs années à Paris où elle fréquenta l’Académie Julian. Son portrait du professeur Poirier à la table de dissection (1889) rappelle furieusement une certaine Leçon d’anatomie.

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Le Rassemblement religieux autour de Guillaume Monod (1891) ressemble plutôt aux scènes de groupe chez Courbet ou Fantin-Latour. Monod était un membre de la grande famille de pasteurs réformés.

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Si Annie Stebler-Hopf est peu exposée, elle a pourtant été choisie pour figurer dans une exposition itinérante organisée en 2017-2018 aux Etats-Unis sur des femmes artistes de la scène parisienne.

La Bernoise Clara von Rappard (1857-1912) est une peintre plus réputée, ayant sillonné l’Europe pour apprendre son métier dès le plus jeune âge, encouragée par des parents riches et cultivés. Plusieurs expositions personnelles lui furent consacrées en Allemagne et elle participa à de nombreuses expositions de groupe.  

Elle exécuta paysages, portraits, scènes familiales souvent influencés par le symbolisme dont cette interprétation de Goethe, Seele, Brahmane (1885).

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De nos jours, on peut voir quelques-unes de ses œuvres dans les salons de l’Hôtel Giessbach, au-dessus du lac de Brienz. Cet hôtel d’une architecture exceptionnelle avait appartenu à sa famille et elle pouvait y peindre des paysages en plein air. L’hôtel a été racheté en 1983 avec toute la propriété qui l’entoure par une Fondation suisse grâce à l’initiative de l’écologiste Franz Weber.

Anna Elisabeth von Erlach (1856-1906), également Bernoise, apprit aussi son art à Berlin et à Paris. Etude de femme vue de dos (s.d.) met en évidence une très belle sensibilité dans cette intimité féminine.

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La plus réputée de ces femmes peintres est certainement Louise Catherine Breslau (1856-1927), née à Munich ; son père étant devenu chef du service d’obstétrique à l’université de Zurich, elle passa son enfance à Zurich et adopta la nationalité suisse. Comme les autres jeunes filles de sa génération, elle chercha l’enseignement à l’étranger. A Paris, elle fut la première femme « habillée » (contrairement aux modèles) à entrer à l’Académie Julian.

Sa carrière démarra à la trentaine. De nombreux portraits lui sont commandés. Ses œuvres sont exposées en Europe et en Amérique. La France l’honore en la décorant de la Légion d’honneur et en lui accordant des Médailles d’or, dont celle de l’Exposition universelle de 1900. Elle côtoie les artistes et les écrivains français, mais se sépare de quelques-uns d’entre eux en raison de son soutien à la cause d’Alfred Dreyfus. Pendant la Première Guerre elle encourage les soldats et les infirmières en faisant leur portrait.

Contre-jour (1888), acheté par la Confédération en 1896, représente Louise Catherine Breslau avec sa compagne Madeleine Zillhardt. L’artiste dans sa blouse de travail, la plante, l’amie songeuse avec le petit chat, éclairées par la fenêtre, forment un tableau d’une grande sérénité qui fait penser aux toiles de Berthe Morisot.

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Contemporains

A côté de cette superbe exposition de la peinture suisse des années 1900, le Kunstmuseum présente deux artistes contemporains, le Ghanéen El Anatsui âgé de 76 ans et Teruko Yokoi, peintre suisse d’origine japonaise, née en 1924. 

Les tapisseries et les sculptures sur bois de l’artiste africain - connu dans le monde entier mais que je découvre, je l’avoue - sont éblouissantes. Je ne vous en montre pas d’image. Il faut avoir la surprise de cette œuvre monumentale qui se déroule sur deux étages. Ne manquez surtout pas El Anatsui lorsque vous irez au Kunstmuseum de Berne.

 

Tout se disloque, l’art suisse de Böcklin à Vallotton jusqu’au 20 septembre 2020.

Teruko Yokoi, Tokyo-New York-Paris-Berne, jusqu’au 2 août 2020.

El Anatsui, Triumphant Scale, jusqu’au 1er novembre 2020.

 

Kunstmuseum de Berne ouvert le mardi de 10 h. à 21 h., du mercredi au dimanche de 10 h. à 17 h.

 

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