Un autre monde

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Que devient-on quand tout s’effondre dans le monde entier, toutes les structures, physiques et électroniques, géographiques et sociales ? C’est la question à laquelle Antoinette Rychner répond avec brio dans son roman Après le monde (Buchet-Chastel, coll. Qui Vive, 2020).

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Les théories de ce que l’on appelle maintenant la collapsologie, inspirée de l’anglais, voire l’apocalypse, ont inspiré l’auteur. Elle reconnaît sa dette à Servigne et Stevens qui ont décrit Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015).

Tout commence en 2022 à l’ouest des Etats-Unis lorsqu’un gigantesque cyclone provoque, en cascade, l’anéantissement du monde « civilisé ». Ailleurs, d’autres désastres se produisent, tels la montée des eaux et la rupture des digues, les incendies, la fonte des glaces, bref tout ce que les écologistes nous promettent aujourd’hui pour un avenir plus ou moins lointain.

Comment survivre

Annette Rychner imagine la manière dont les rescapés s’organisent, se réunissent ou se combattent. On marche, pendant des jours, des semaines, des mois, pour trouver mieux ailleurs.  Peu à peu, c’est un retour au Moyen Âge. L’agriculture, l’élevage, l’artisanat alimentent une production locale. Il faut parfois se battre pour maintenir ses avantages. Des hordes barbares envahissent  des communautés. En Suisse, les Frères helvètes, homophobes, xénophobes et racistes, qui se croient les maîtres, sèment la terreur.

Certains lieux sont accueillants, la Chaux-de-Fonds, chez les Meuqueux, par exemple. « Un service mutualisé, peu mécanisé, mais robuste, assurait la distribution bijournalière de l’eau potable ainsi que la récupération des eaux usées et des matières issues des toilettes sèches ».

Chacun doit pouvoir se défendre. Quand surgit, au détour d’un chemin, une cycliste « arrivée roue avant fièrement levée, exécutant un wheeling digne d’un adolescent tuant le temps à l’époque des skateparks », on découvre qu’elle porte un revolver, mais aussi qu’elle est médecin ; pour le prouver, « elle releva le tissu qui enserrait sa cheville ; on put y voir un bracelet de corporation ».

Les chants du souvenir

Si le monde a perdu ses structures, le roman n’en manque pas.  Il débute par un Chant pour se souvenir qui relate une vie des bobos de naguère. Et tout au long du livre, des Chants ponctuent le cheminement des deux personnages principaux, Barbara et Christelle, les Chants du témoignage. En 2030, le Chant pour redémarrer raconte : « Éclectiques, nous combinons les régimes. Nos moyens de production sont bien sûr partagés, mais des monnaies émergent, et nous laissons fonctionner un peu de capitalisme local, pour reconstruire nos territoires, lancer nos micro-industries. (…) Nous rêvons de faire rouler un train ».

Pour finir, le Chant pour tenir espère contre toute espérance : « Nous mourrons dans l’espérance de laisser aux futures générations un patrimoine fertile, une Terre habitable, et, à notre Terre, des enfants soignés de notre narcissisme, de notre orgueil et de notre ignorance ». Narcissisme, orgueil et ignorance, désignées comme les causes principales de l’effondrement.

Féminin pluriel

Barbara et Christelle ont décidé de tout relater au féminin pluriel, « circonstances comprises où nous n’avons été qu’une seule, ou en compagnie masculine. Cela pour affirmer nos convictions collectives, et pour démanteler toute domination patriarcale. »

Et ce sont les femmes qui s’imposent. Chaque chapitre porte le prénom, par ordre alphabétique, d’une figure féminine qui apparaît, au fil des étapes, auprès du groupe dont on suit le périple aux quatre coins de l’Europe.

Comme il n’existe plus de moyen de copier ni diffuser leurs chants, on les apprend par cœur et c’est ainsi qu’au bout de l’histoire, quelque vingt ans plus tard, lorsqu’on arrive au dernier témoin, en Carélie du nord, des bribes de ces chants sont restées dans les mémoires.

Prémonitoire

Après le monde n’est pas le premier roman d’Antoinette Rychner, Neuchâteloise née en 1979. Si celui-ci peut paraître prémonitoire, le précédent le fut aussi puisqu’il s’intitulait Le Prix (Buchet Chastel, 2015) et qu’il obtint le prix Michel-Dentan et le prix suisse de littérature en 2016. On lui doit aussi des pièces de théâtre.

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Elle a participé à plusieurs émissions télévisées, récemment dans La Grande Librairie de François Busnel, le 20 mai. De sa voix douce, elle racontait les pires horreurs sorties de sa vision imaginée de l’avenir. Prédictions qui effraient mais qui pourraient aider à réagir. Afin qu’elles ne se réalisent jamais.

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Commentaires

  • Les films qui parlent de ce thème sont légions, et tous s'articule autour de groupes qui sèment la terreur, et d'autres qui essayent de survivre.

    Mais, à y regarder de près, à une autre échelle, on voit dans notre réalité des communautés agressives qui veulent imposer leur force intellectuelle en bannissant ceux qui ne les suivent pas.

    Depuis quelques années, une gauche a divisé la population selon des critères de genre, de race, ... Avant, seule une droite divisait la population entre bon et mauvais patriote.
    L'effondrement d'un système dépend de la force à s'unir ou pas.
    Une gauche, probablement celle issue de Terra Nova et son pendant américains, au nom du "bien", censurent, discriminent.
    La haine de l'homme blanc est symbolique.

    Le futur doit s'articuler sur le rassemblement, ce qui ne veut pas dire, fermer les yeux sur des injustices.
    Pour le moment, une gauche qui semble majoritaire fournit le terreau pour une société violente sans en avoir conscience. Et ce ne sont pas les innocents qui sont bénéficiaires d'une société divisée.

    En Suisse les bobo de Terra Nova, peinent à convaincre, mais aux US, j'ai plus d'inquiétude avec 2 pôles, à droite et à gauche, qui montent en violences et censures.

    Je ne crois pas à l'effondrement, mais à un "effondrement" de démocratie et de liberté, oui. Si cela continue, la nouvelle religion et ses inquisiteurs viendront d'une gauche qui n'a pas compris que l'enfer est pavé de bonnes intentions.

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