Alphabets imaginaires

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Le CAC (Centre d’art contemporain), voisin du MAMCO (Musée d’art moderne et contemporain), mérite de sortir de son ombre. Il est allé à la découverte d’images et de langues secrètes, d’alphabets et de mondes imaginaires dans son exposition appelée un peu cryptiquement Quand la langue cherche son autre. C’est une réussite et une plongée dans des univers surprenants.

Le titre italien Scrivere Disegnando me paraît plus approprié. Les œuvres se rangent à la limite de l’écrit et du dessin et parfois de la sculpture et de la vidéo.

J’y ai appris un mot qui n’est pas dans mon dictionnaire préféré : asémique. Toutes ces écritures inventées, qui n’ont de sens que pour leurs auteurs, sont asémiques. Je n’en suis pas plus lettrée pour autant.

Près d’une centaine d’artistes ont été réunis, du 20e et du 21 siècle. La Collection de l’art brut à Lausanne (qui a contribué au choix) a déjà rendu certains d’entre eux célèbres, comme Adolf Wölffli (vu récemment au Kunstmuseum de Berne) ou Aloïse Corbaz.

Parfois le lien avec les lettres est assez ténu. Il faut creuser dans la tête du créateur pour s’en convaincre. Peu importe : seul le résultat compte, il suffit à notre plaisir.

Ainsi l’Anglais Michael Dean qui joue avec les mots autant  qu’avec les pages ou le béton. Il a créé une installation de sept sculptures inspirées de la lettre f sous diverses formes.

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ffff (working title 2020)

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Unfucking titled 2020, pages du livre Pollen, 2015

 

Le Piccolo sistema de l’Italien Gianfranco Baruchello (qui fut présenté à la Biennale de Venise en 2013) propose un atelier rempli des souvenirs  de l’artiste nonagénaire, section diurne et section nocturne. On a l’impression de pénétrer dans le logis d’un ami.

Un autre Italien, le décorateur et architecte Luigi Serafini a conçu le Codex Seraphinianus, dans lequel il décrit des images inventées dans un texte écrit avec des signes également inventés. Chaque page brille par une finesse teintée d’humour.

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Le Codex, qui date des années 1976-1978, et qui a été défini par l’écrivain Italo Calvino comme « l’Encyclopédie d’un visionnaire », contient un millier de pages. Pour Serafini, il s’agit « d’un livre capable de nous rendre tous analphabètes, et donc transformer chaque lecteur potentiel : un livre qui devait créer une sorte d’illettrisme universel ». Par son incompréhensibilité, il a engendré un langage universel !

Décidément les Italiens sont infiniment créateurs. Le Sicilien Enzo Patti a inventé sa propre écriture, une combinaison de quatre signes, que l’on voit dans cette Lettre à Mirella Bentivoglio, 1986 (encre sur papier, Coll. Giuseppe Garrera, Rome).

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On trouve aussi un monde à part chez Pascal Vonlanthen, issu d’une famille paysanne fribourgeoise. Les mots qu’il copie (il est analphabète), alternant avec des lettres incohérentes, sont dominés par des animaux imaginaires, le tout comme soufflé par un léger vent.

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 Sans titre (Monde 11ll) 2019 (CREAHM, Atelier d’art différencié, Villars-sur-Glâne. Coll. De l’Art brut)

Ce ne sont ici que quelques exemples d’une exposition foisonnante (elle se développe sur trois étages de l’institution) et passionnante par son originalité. Si l’on se laisse happer par ses alphabets imaginaires, ses cosmogonies personnelles, on peut y passer des heures en tentant de déchiffrer l’indéchiffrable.

 

Quand la langue cherche son autre, Centre d’art contemporain Genève, rue des Vieux Grenadiers 10, 1205 Genève.

Jusqu’au 23 août 2020, tous les jours sauf lundi, de 11 à 18 h. Entrée libre

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