La paix des cimetières

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Serait-ce à cause de mon nom, j‘aime me promener dans les cimetières. Pas par goût de la mort, mais par amour de la paix. Il y a là une sérénité qui me touche.

En voyage, je les découvre avec bonheur. Après les galopades épuisantes dans des rues et des lieux animés, une visite de cimetière apporte un moment de calme. En outre, les champs de repos présentent souvent un intérêt historique ou artistique.

Au plaisir de la surprise se mêle un peu de mélancolie qui rend la visite délicieuse.

L’une des nécropoles les plus saisissantes est le Skogskyrkogogarden, le cimetière boisé de Stockholm. Situé au milieu d’une forêt, il offre l’occasion d’une promenade surprenante. Peu importe qui y est enterré. On n’y va pas pour ses morts – même si l’une des tombes abrite Greta Garbo – mais pour sa beauté. Il a été conçu à la suite d’un concours en 1915 gagné par deux jeunes architectes suédois, Asplund (qui a connu ensuite une réputation internationale et qui y repose) et Lewerentz. Il est devenu un cimetière culte dans l’histoire de l’architecture. On peut y passer des heures à errer entre les monuments.

A Paris, on connaît évidemment les grands cimetières ouverts au début du 19e siècle. Petit conseil pour le Père Lachaise : équipez-vous de bonnes chaussures sinon vous risquez de vous tordre la cheville sur les énormes cailloux qui pavent les avenues. Chacun a ses tombes favorites. Celle de Jim Morrison est très recherchée. Pour moi, c’est Chopin.

A Montparnasse, en entrant par l’avenue Edgar Quinet, on tombe sur celle du couple Sartre et Beauvoir. A Montmartre, on ne peut manquer Dalida à qui on a consacré un monument digne d’une sainte.

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(Picasa)

 

Mais celui que j’ai le plus fréquenté est le cimetière de Belleville, rue du Télégraphe dans le 20e arrondissement. Il se trouve au sommet de Paris, à 128,508 m. d’altitude, mieux que la butte Montmartre. L’air y est plus frais que partout ailleurs dans la capitale. Le physicien Claude Chappe y expérimenta son sémaphore en 1790, ce qui explique le nom de la rue.

Peu de personnalités connues y ont trouvé refuge. Chappe lui-même est au Père Lachaise. Un monument rappelle les otages tués lors de la Commune.

L’un des tombeaux accueille chaque année une émouvante cérémonie musicale animée par de petits enfants vêtus de blanc. Il s’agit de l’hommage à Mgr Maillet qui a dirigé la manécanterie des Petits chanteurs à la croix de bois de 1924 au 20 février 1963. La date anniversaire de sa mort est commémorée par ceux que le pape Jean XXIII avait surnommé « les petits missionnaires de la paix ».

A Londres, les grands cimetières font presque de l’ombre aux grands parcs. J’exagère. Cependant ils sont très prisés. Ils datent des années 1820, après une Réforme sanitaire, comme l’avait connue Paris quelques années auparavant.

Highgate est le plus couru, avec ses monuments inspirés de l’art funéraire égyptien ou gothique. Karl Marx y est l’un des hôtes marquants.

(A propos d’Egypte, les pyramides n’appartiennent pas à ma liste de nécropoles préférées. Je déteste le culte de la mort qu’on y exalte et dont la construction a causé tant de morts.)

Dans la banlieue de Londres, Nunhead, peu visité, et pour cause, était totalement à l’abandon lorsque je l’ai visité il y a bien des années. Des arbustes poussaient au milieu des tombes dont les pierres gisaient, comme soulevées par des séismes, laissant apparaître des cercueils vermoulus, voire des ossements. Malgré mon amour des cimetières, je n’y suis pas retournée.

C’est à Prague que subsiste l’un des plus anciens cimetières européens. Situé dans ce qui était le quartier juif de Josefov, il a été opérationnel entre le 15e siècle et 1786 et ne se visite désormais que comme une sorte de musée. Les pierres tombales se dressent, serrées les unes contre les autres, telles une armée en ordre de bataille prête à protéger plusieurs couches de sépultures. La religion juive interdit de supprimer une tombe de sorte que, faute de place, il a fallu superposer les défunts.

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(Photo Slotty)

Un autre cimetière juif remarquable se trouve au Mont des Oliviers, surplombant Jérusalem. Les dalles funéraires, sur lesquelles de petits cailloux évoquent la mémoire des défunts, s’étagent en pente douce. Ces terrasses font penser aux vignes de Lavaux et au vin qui coule souvent dans la Bible.

L’immense cimetière de Montjuïc qui domine Barcelone et la mer offre des vues magnifiques et des mausolées et monuments spectaculaires. Créé à la fin du 19e siècle, il reflète le style ronflant de l’époque.

A New York, le plus grand champ de mort est dissimulé dans une île. Si les immigrants débarquent à Ellis Island, les cadavres non identifiés, les SDF, les victimes de pandémies – et maintenant du coronavirus - et autres malheureux sont enterrés à Hart Island. L’accès est interdit. Sauf exceptions.  Je ne me suis pas inscrite.  

Genève abrite des cimetières qui valent la peine d’être explorés. J’y viendrai une autre fois.

Est-ce le Covid-19 qui m’a inspiré cette tournée de sites funéraires ? Peut-être. La mort rôde davantage. Quoi qu’il en soit, j’y trouve une sorte d’apaisement. 

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Commentaires

  • Vrai qu’à vous lire, Anne, on aurait presque envie de hâter l’exitus inéluctable pour enfin jouir de la paix du champ de navets, en finir une bonne fois avec la pétaudière et tous ces pauvres types… Bon, rien d’urgent quand même.

    Comme vous, j’aime à l’occasion flâner dans les cimetières, parisiens uniquement, je n’ai point votre culture cosmopolite en la matière… Montmartre, Montparnasse, Le Père-Lachaise bien sûr, on y trouve parmi la foule des anonymes tous les linceuls les plus urf du Gotha des arts, de la littérature, du spectacle, de la politique et même de la politique-spectacle…

    Lors de la promenade, ne pas oublier le petit cimetière Saint-Vincent, blotti en bas de Montmartre, de l’autre côté de la basilique, où reposent Marcel Aymé, le Buster Keaton des lettres françaises, et notre compatriote Arthur Honegger parmi d’autres célébrités.

    Vous citez un monument au cimetière de Belleville en souvenir des otages fusillés par les Communards. On parle plus souvent évidemment, politiquement correct oblige, du Mur des Fédérés, au Père-Lachaise, qui commémore les fusillés de l'autre camp lors de la répression.

    Une anecdote à propos de l’ordonnateur de la « semaine sanglante », le Général de Galliffet. L’avait un humour assez particulier, cézigue, un cynisme à toute épreuve, qui le faisait apprécier dans les salons. On lit dans le Journal d’Edmond de Goncourt que rencontrant Gambetta bien plus tard, ce dernier lui aurait avoué que, s’il était resté à Paris, Galliffet l’aurait trouvé dans le camp des insurgés. Sans sourciller le général lui répondit :« Vous avez eu de la chance, je vous aurais fait fusiller ! ».

    S’il fut l’ordonnateur zélé de la répression, il n’en fut pas le décideur politique, rappelons-le quand même. Il poursuivit une carrière politique qui le mena au Ministère de la Guerre en 1899-1900. Il fut paradoxalement sinon dreyfusard, du moins favorable à la révision du procès.
    Comme quoi, une fois de plus, comme disent nos amis de la péninsule : "Niente è bianco o nero, tutto è grigio ". Dans son cas, mettons gris foncé.

  • Correction après vérification :

    C’est un vendredi dans le salon de Juliette Adam fin des années 1870.
    Elle donne une soirée à laquelle assiste le général de Galliffet. En prenant Gambetta par la manche, elle dit à Galliffet :

    « Général je vous présente un communard que vous n’avez pas fait fusiller. »

    Le général en homme du monde, s’incline pour saluer et répond simplement : « Je le regrette, Monsieur. »

    Plus classe, mais. à défaut de la lettre, l’esprit y était.

    (Source : Les salons de la IIIe République, d’Anne Martin-Fugier)

  • J`ai passé une nuit dans le cimetiere de Highgate. C`était un mois d`octobre au début des années septante et, bien qu`il fisse déja assez frisquet, je voulais économiser sur les frais d`hotel. A l`époque, le cimetiere était completement envahi d`herbes folles et c`était le paradis pour les chats du quartier qui faisaient leurs safaris de souris et de rats autour de moi pendant que j`essayais de fermer l`oeil... juste sous la barbe du vieux Marx qui n`était pas encore entouré d`un grillage et que les mauvaises herbes essayaient d`engloutir. Je me rappelle qu`a un moment, dans un demi-sommeil, j`ai cru voir un type avec une grande cape grise ou noire, genre Dracula, qui passait entre les tombes en gesticulant comme un moulin a vent. Je l`ai peut-etre revé, peut-etre pas, on m`a dit par la suite qu`a cette époque pas mal de types bizarres rodaient la nuit dans ce cimetiere.

  • "Bien qu'il fisse déjà un peu frisquet."

    Meuh non, élève JJ, "bien qu'il fît..." voyons.

    Vous me copierez dix fois l’imparfait du subjonctif du verbe faire et fissa !

    Vrai que votre clavier n'a pas les accents, z'êtes à moitié pardonné,

    Écrit par : Gislebert 15h10 - dimanche 09 août 2020

  • J'ai aussi séjourné dans le secteur de Camden en automne 1970. Mais la présence de la tombe de Karl Marx à Highgate n'est pour rien dans ma conversion au business dès l'année suivante.

  • Merci pour la correction, Gislebert.

  • J'ai visité un cimetière aujourd'hui pour me recueillir sur la tombe de mon défunt papa et ce lieu m'apaise à chaque visite.
    Juste après son décès, j'avais peur d'avoir peur de ce lieu. Mais contrairement à mes Craintes, c'est toujours une douce émotion de tranquillité et d'acceptation de ce qui sera notre dernière demeure qui m'envahit.
    Merci pour cet écrit riche d'enseignement

  • Ados, mon frère, mes soeurs et moi nous vivions avec nos parents à la rue des Rois. Le cimetière était notre terrain de jeu et nous improvisions des buts de foot entre les tombes. Le jardinier nous confisquait régulièrement notre ballon. Faut dire qu'il y a de la place, les célébrités ne se bousculant pas au portillon. On a même ménagé un espace à Grisélidis bien qu'avec quelque réticence pour l'oeuvre qui orne sa tombe.
    Aujourd'hui, le cimetière est ouvert sur trois côtés on peut donc le traverser pour un raccourci au calme. Les fonctionnaires de l'AFC et les journalistes de la tribune mangent leur sandwich sur les bancs disponibles.
    Mais que font les fantômes et autres esprits ? Le saura-t-on jamais ?

  • Que le cimetiere des Rois soit hanté ne m`étonnerait qu`a moitié, Pierre. Non pas par les gens sans histoire qui y sont enterrés et dont les ames ont certainement mieux a faire, mais peut-etre par les malheureuses qui y ont été brulées pour sorcellerie et surtout par le pere Jehan Cauvin alias Calvin qui les a condamnées.

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