Un Hollandais visionnaire

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La Collection de  l’art brut à Lausanne a toujours l’art de surprendre. Sa nouvelle exposition, intitulée Megapolis, en apporte une nouvelle fois la preuve.

Avec le Néerlandais Willem van Genk (1927-2005), que l’on pourrait aisément qualifier d’obsédé visuel et de Diogène rituel, on entre dans un monde reconstitué, de villes gigantesques, d’encombrements permanents, de personnages grotesques.

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Portrait de Willem van Genk chez lui, 1991, par Mario Del Curto

Ce n’est pas la première fois que la Collection présente Willem van Genk. Le grand maitre de l’art brut Jean Dubuffet avait attiré l’attention de Michel Thévoz, premier directeur de l’institution, sur ce personnage hors norme. Le musée en possède onze œuvres, « véritables totems de notre culture urbaine occidentale », selon Michel Thévoz.

Pour Megapolis, il a été fait appel à plusieurs partenaires pour mettre en évidence toutes les facettes d’un art foisonnant. La Fondation Willem van Genk, le Museum van de Geest & Outsider Art d’Amsterdam et d’autres prêteurs ont apporté un complément indispensable.

Celui que certains traitaient de fou avait une vision globale du monde. Il en prévoyait l’évolution. En mettant l’accent sur les mégalopoles, il voyait déjà ce qui allait se produire des décennies plus tard, le gigantisme des villes opprimant l’individu.

Son appartement contient des amas de documents, de déchets et matériaux récupérés qu’il utilise pour réaliser ses obsessions. Il est fasciné - et nous fait participer à sa fascination - par les transports dans les villes ou dans les aéroports. Au début, il les représentera par le dessin, puis la peinture avec des découpages et des collages, et enfin par les objets, dont de nombreux autobus.

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Trolleybus en matériaux de récupération (Collection de l'Art Brut)

Dans sa jeunesse, il avait imaginé les villes. Plus tard, économisant sur sa pension de handicapé, il put voyager. Il visita plusieurs capitales européennes, surtout celles qui étaient pourvues d’un métro, une de ses passions.

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Station de métro, 1970 (Collection de l'Art Brut)

Mais il s’intéresse à toute la gamme de la culture occidentale, écoute de la musique classique, considérant ses tableaux comme des symphonies.

Lorsqu’on scrute en détail les fruits de son art, on observe la multiplicité d’allusions à sa philosophie, à ses intérêts culturels, aux événements de l’actualité personnelle ou mondiale. Il aborde des sujets tels que le monde de l’art, de la littérature, la politique vue d’un angle socialiste, l’homosexualité. Lui-même se met souvent en scène, furtivement.

Opposé à la consommation de masse, Van Genk en montre les abus dont il est finalement la victime puisqu’il se laisse envahir par les produits de cette consommation.

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Station de trolleybus dans le salon de Willem van Genk

Il ne dédaigne pas de régler ses comptes sur la toile. On peut deviner ses relations avec Pieter Brattinga, un agent artistique qui n’a jamais fourni l’aide promise : son nom est souvent associé à des images grotesques ou des mots injurieux.

En revanche, Willem van Genk a bénéficié du soutien permanent d’un galeriste d’Amsterdam, Nico van der Endt, qu’il surnommait « mon ami capitaliste ». Un ami qui avait de la peine à vendre les œuvres de son protégé, car celui-ci rechignait à s’en séparer. En outre, conscient de sa valeur, l’artiste ne voulait pas vendre à des particuliers, préférant les institutions, même si là aussi les négociations s’éternisaient.

Faut-il chercher dans son enfance, les germes de ses obsessions ? Seul garçon d’une famille de dix enfants, il perd sa mère à quatre ans, il est placé dans un orphelinat, il a des difficultés d’adaptation. Le dessin lui sert d’exutoire. Après un apprentissage technique, il travaille dans une agence de publicité, mais n’y reste guère. Il est accueilli dans un atelier pour handicapés mentaux et vit seul dans un appartement dont il débranche les prises électriques. Grâce à un petit salaire, il s’achète du matériel à dessiner et c’est là que débute son incroyable parcours artistique.

N’est-ce pas amusant de constater que Willem van Genk, grand contempteur du capitalisme, est honoré au château de Beaulieu, château construit au 18e siècle grâce à la fortune d'une Hollandaise ? Car l’épouse du propriétaire, le pasteur Mingard, était la fille d'un bourgmestre d’Amsterdam, enrichi  par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.

Et château ou vécurent pendant quelques années Jacques Necker, ministre de Louis XVI, sa femme Suzanne Curchod et sa fille Germaine, la future Madame de Staël.

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Château de Beaulieu, Musée de l'Art Brut

Avenue des Bergières 11, 1004, Lausanne

L'exposition Megapolis est ouverte jusqu'au 27 juin 2021, du mardi au dimanche et le lundi de Pentecôte, de 11 à 18 h.

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