La dictature des chiffres

Imprimer

Lorsqu’une personne ne peut se rappeler son numéro de téléphone mais vous cite par cœur un paragraphe entier de A la recherche du temps perdu, comment parvient-elle à survivre dans une époque où nous subissons la dictature des chiffres ?

Tout se passe maintenant à l’aide de codes, de numéros, de nombres, d’horaires, de dates. Ils contrôlent nos vies.

Les chiffres ont toujours dominé certains domaines, naturellement. Un de mes amis, artiste dans l’âme, souhaitait devenir architecte pour créer un environnement rêvé. Son blocage numérique le lui a interdit.

Cependant, même un génie du calcul ne suffit plus désormais. Aux débuts du CERN, on avait recours aux facultés exceptionnelles d’un mathématicien pour résoudre certains problèmes. Très vite, il a été dépassé par les mémoires électroniques, les machines et les robots.

Aujourd’hui, ce sont ces mémoires qui nous sauvent dans bien des cas. On enregistre les numéros dans les téléphones et hop, plus besoin de s’en souvenir.

Mais, au secours, j’ai besoin de secours ! Quel numéro est-ce ? le 117, le 118, le 144, le 112, le 145 ?

Certaines communautés sont gouvernées par les dix commandements. Pour d’autres, un numéro remplace le nom et l’on perd son identité. On peut aussi être considéré comme un drôle de numéro.

Superstition

Les chiffres ne me parlent pas. Mais ils ne me font pas peur. Je ne crains pas de m’asseoir à une tablée de 13 personnes, ne me prenant pas pour un apôtre au dernier souper de Jésus Christ. On ne court d’ailleurs pas ce risque à l’heure actuelle, puisque le nombre des convives est réduit en raison des règles sanitaires.

La superstition du vendredi 13 a de nombreuses racines, selon qu’il est considéré comme heureux ou malheureux.

Le trente-six a mauvaise réputation. Être payé tous les trente-six du mois nous entraîne dans le trente-sixième dessous. Et nous fait voir trente-six chandelles.

Sur les tables de jeu et les machines à sous dans les casinos, les numéros portent chance ou malchance. De même pour les paris dans les courses de chevaux ou autres courses. Chacun garde secrètement ses nombres fétiches.

Pour beaucoup, le calcul mental est une torture. La table de multiplication – le livret, comme nous l’appelons ici - reste un grimoire insoluble, de même que l’algèbre, la géométrie ou la trigonométrie. Et que vaut pi ?

Certains chiffres appellent la couleur. Lorsqu’une entreprise se trouve dans les chiffres rouges, gare à l’avenir. Les chiffres noirs sont plus prometteurs, mais pas toujours. Il n’est que de penser à ceux qui étaient tatoués sur les bras des déportés pendant la 2e guerre mondiale.

Si vous n’avez pas la mémoire des chiffres, les codes d’entrée dans les immeubles de vos amis, le code de votre carte de crédit, le code d’accès à votre compte bancaire, les horaires des trains, les date d’anniversaire de votre famille ou des événements mémorables deviennent des trous béants.

Repaires

Et les dates historiques, que vous en reste-t-il ? Il y a les centaines des 15 qui fournissent des repaires utiles :

1215 : Concile de Latran. 1315 : Morgarten. 1415 : Azincourt. 1515 : Marignan. 1615 : ?. 1715 : mort de Louis XIV. 1815 : Traité de Vienne. 1915 : Gallipoli. 2015 : les attentats islamistes à Paris.

Quelques autres phares historiques : 1291. 1789. 1968 !

Et des titres de livres : Les Deux Orphelines, d’Ennery. Les Trois mousquetaires, de Dumas, qui ne s’est d’ailleurs pas arrêté là puisqu’il ajouta Vingt ans après et Les Quarante-cinq.

Le Club des Cinq, de Blyton. Les Femmes du 6e étage, de Le Guay. Sept garçons, de Wiazemsky. Le Huit, de Neville. Neuf, de Souton. Dix petits nègres, d’Agatha Christie, qui a été débaptisé, n’étant plus politiquement correct, est devenu Ils étaient dix. Et j’arrête là cette liste numérique que l’on pourrait poursuivre jusqu’au septième ciel.

Chiffres et lettres

Quelle différence entre les chiffres et les lettres. On peut choisir un mot ou un autre, tandis que les chiffres exigent l’exactitude, ils ne supportent pas l’erreur. Ils me paraissent recéler une sorte de dureté, contrairement aux mots qui peuvent apporter tendresse et douceur.

 

P-S. Le sujet de ce billet m’est venu en lisant le compte-rendu de l’ouvrage d’Hervé Lehning, Le Livre des nombres (Flammarion) dans le dernier numéro de Lire Magazine littéraire.

2e P.S. J’avais écrit ce texte et m’apprêtais à le publier lorsque je découvre dans la Tribune de Genève des 8-9 mai l’article très savant de Pascal Gavillet sur le même livre. Ne les comparez pas, je vous en prie.

Lien permanent Catégories : Air du temps 4 commentaires

Commentaires

  • « mais vous cite par cœur un paragraphe entier de A la recherche du temps perdu »

    Les machins trucs choses vous réclament des mots de passe toujours plus longs et compliqués; p't'être qu'un de ces § pourrait très bien faire l'affaire

  • Je ne sais pas si beaucoup de personne peuvent effectivement réciter par coeur des chapitres entier de Proust! En tout cas sur youtube, pour les fous du dit Marcel et du magnifique Roland Barthes, "Marcel Proust à Paris"! Avec Roland Barthes, tous les lieux de vie de Proust décrits par Barthes, une merveille absolue!

  • Je suis tombé avant hier après midi au centre de Saint Julien sur une grande benne pleine de trésors! Les restes soit d'un appartement soit d'un grenier, avec, entre autre, des livres emballés avec soin dans un papier fermé par une faveur. Et un texte explicatif dans une écriture classique! Cours de littérature de 1892! Exercices et thèmes de grammaire de 1802!!! Un cour allemand français d'après Goethe 1894! Bref tout ce qui a disparu en moins de 100 ans pour arriver aujourd'hui a un niveau général médiocre!

  • De mémoire, un passage de "Alice au pays des merveilles" appris il y a plus de 50 ans:
    "Il était grillheure,
    Les slictueux toves giraient sur l'alloinde et vriblaient,
    Tout flivoreux vaguaient les borogoves,
    Les verchons fourgus bourniflaient".
    Ça fait un malheur dans les conversations de salon.

Les commentaires sont fermés.