Baptêmes de rues

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Depuis trois mois, une dizaine de rues en Ville de Genève ont été débaptisées au nom du féminisme. La vague n’a pas été aussi envahissante que l’avait laissé prévoir un projet de février 2020. Certaines propositions qui avaient suscité de fortes réactions ont été abandonnées.

On continuera à célébrer Frank Martin et Jean Violette, tandis que Grisélidis Réal attendra des jours meilleurs.

Récapitulons :

1) Place Lise Girardin (1921-2010), première maire genevoise, au lieu de la place des Vingt-deux cantons. Comme il y a maintenant plus de 22 cantons, et qu’il reste une place des Vingt-trois cantons, ce changement se justifie.

2) Place Ruth Bösiger (1907-1990), vendeuse et militante anarchiste, s’installe à la place du Chevelu, un nom controversé. Elle aurait dû s’appeler Chevalu, parce qu’on y parquait des chevaux.

3) Rue Marguerite Dellenbach (1905-1993), ethnologue, directrice du Musée d’ethnographie tout proche de ce qui était la rue Bergalonne (1833-1907). Dommage de perdre ce nom ; outre qu’il sonne joliment à l’oreille, il était aussi un musicien qui avait enchanté les oreilles des Genevois. Venant de sa Bretagne natale, il avait dirigé plusieurs orchestres, dont l’Orchestre du Grand Théâtre et fondé l’Elite. Massenet en avait dit grand bien.

4) Rue Mina Audemars (1883-1971), pédagogue, dans la rue de la Vallée. Au lieu de la Vallée, elle aurait dû être rue de l’Avalée, de la Dévalée, car elle descend. Véritable glissement de nom.

5) Rue des Trois Blanchisseuses remplace la rue de la Pisciculture. Ces trois femmes ont acquis la célébrité en mourant le 1er août 1913 ; le pont du bateau-lavoir sur lequel elles travaillaient a cédé et trois d’entre elles se sont noyées, rejoignant les poissons. La Pisciculture était un élevage d’alvins, situé au même endroit.

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6) Rue Julienne Piachaud (1894-1978), née à Ivry (Ile-de-France), cheffe du service de sténographie de la Société des nations, seconde épouse de René-Louis Piachaud (1896-1941) dont elle a fait la connaissance à la SDN où il était traducteur et correcteur.

Donner son nom à la rue a le mérite de conserver Piachaud et de se débarrasser d’un personnage encombrant, car René-Louis, écrivain prolifique, n’a jamais caché son antisémitisme ni ses penchants pour le fascisme et le nazisme, notamment par sa collaboration à l’hebdomadaire de Géo Oltramare, Le Pilori. Dans sa jeunesse, il démontre déjà ses positions politiques en publiant une attaque contre l’anarchiste Jacques Dicker, grand-père de l’écrivain Joël Dicker dont le nom ornera peut-être aussi une rue dans quelques décennies, qui sait ?  

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Buste de René.Louis Piachaud au square Rodolphe Toepffer

Traducteur de six pièces de Shakespeare, René-Louis Piachaud était reconnu dans le milieu littéraire français. A la lecture de sa traduction de Coriolan en 1933, Colette louait « l’amour lucide que Piachaud porte à Shakespeare et à la langue française ». 

Le Dictionnaire historique de la Suisse nuance son jugement : « Peu méfiant envers le fascisme et le franquisme ». René-Louis Piachaud meurt en 1941, à 45 ans, d’un coup du revolver qu’il était en train de nettoyer. Était-ce une maladresse ou faut-il y chercher une autre signification ? Quant à sa veuve, elle a quitté la SDN la même année, l’organisation était d’ailleurs devenue l’ombre d’elle-même.

7) Rue Elisabeth Baulacre (1613-1693), cheffe d’entreprise, remplace son neveu Léonard Baulacre (1670-1761), théologien, correspondant de nombreuses revues sur des sujets divers – théologie, histoire, archéologie, littérature - ; il s’entretenait avec tous les savants de l’époque ; il dirigea pendant près de trente ans la Bibliothèque de Genève.

Dommage de perdre le souvenir de cet homme éclairant sinon éclairé, mais sa tante vaut la peine d’être mise en lumière. C’est peut-être la première femme capitaliste de Genève. Veuve d’un industriel, elle poursuit, avec l’aide de son fils banquier, le développement de l’entreprise, une fabrique de dorures utilisées dans la passementerie et le tissage qui employa plus d’un millier d’ouvriers. Sa fortune contribue à l’enrichissement de Genève.

8) Rue Alice et William Favre. Les prénoms de cette sœur (1851-1929) et de ce frère (1843-1918) figurent désormais ensemble sur la plaque, à juste titre. Ils vécurent tous deux sur cette magnifique propriété, le parc de la Grange, qui fut donné à la Ville de Genève en 1917 avec ces mots : « parc public inaliénable pour l’agrément de la population genevoise », qui en profite tous les jours.

Alice s‘est engagée dans les œuvres sociales et a été directrice de la Croix-Rouge genevoise pendant la Première Guerre, tandis que son frère, conseiller municipal, fut un grand protecteur des arts. La villa du parc, où les autorités genevoises organisent volontiers des réceptions officielles, en conserve la preuve. Elle sera peut-être une étape de la rencontre Biden-Poutine à mi-juin.

9) Parc Eglantyne Jebb (1876-1928), Anglaise, enseignante, préoccupée par le bien-être des enfants, luttant contre la famine, elle fonde  l’ONG Save the children et formule le texte à l’origine de la Déclaration des droits de l’enfant adoptée par la SdN puis par l’ONU. Elle repose au cimetière de Saint-Georges. Son nom est désormais célébré dans ce qui était le parc des Acacias.

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Eglantyne Jebb (photo Save the Children)

10) Chemin Camille Vidart (1854-1930), enseignante, militante pour l’amélioration des droits et de la formation des femmes, présidente de l’Union des femmes de Genève, remplace le chemin Louis Dunant (1824-1886), professeur de médecine, auteur d’ouvrages touchant aux questions d’hygiène et maire du Petit-Saconnex.  

 

Les personnalités qui se détachent dans cette liste féminine de baptêmes représentent bien les caractéristiques réputées genevoises, argent et philanthropie :Elisabeth Baulacre, pionnière du capitalisme genevois, et Eglantyne Jebb, défenderesse des enfants, elle qui n’en mit aucun au monde.

 

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Commentaires

  • Le ridicule s’est fait pacifiste, heureusement pour les édiles, autrement bonjour l’hécatombe, qui ont suggéré d’ajouter à la plaque de René-Louis Piachaud le nom de son épouse, avec en légende sa qualité de chef du service sténographique de feue la SDN… On a conservé ses notes de sténo pour l’éducation des générations futures ?

    Il s’en est fallu d’un cheveu pour que l’on ne déboulonne pas Piachaud lui-même…Le prétexte : a collaboré au Pilori de Géo (pas le nôtre !) et était antisémite… A combien tirait le Pilori ? 20.000 exemplaires en moyenne… A ce compte, il y aurait beaucoup de photos de grands-pères indignes à éliminer des albums de famille, les caviarder à la mode soviétique, voilà comme on réécrit l’Histoire… Ben oui, c'était ainsi, le monde d’avant la WW2 était antisémite : en France, en Allemagne, en Pologne, en Suisse pareil. Pas sûr que cela ait tellement changé, on le tait davantage. C’est une réalité qu’il ne faut pas occulter, il faut l'expliquer, l'analyser, la documenter. Pas en dévissant des plaques de rues et en déboulonnant des statues, car cela va à fin contraire.

    Le mur du çon, pour reprendre une chronique du Canard : à Genève, il y belle lurette qu'on est est nettement au-delà, dans l'ère superçonnique...

  • Je ne vois hélas aucune différence entre nos politiciens et nos politiciennes, tous ont le même désir de gouverner avec le minimum d'effort, pour gagner le maximum! La saleté de cette ville le prouve tous les jours!
    Lisez bien ce qui est écrit au centre du mur des réformateurs, nos ayatollahs! Nul doute que celui qui a écrit ça, n'a pas compris le double sens de ce qu'il a écrit!

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