Artistes oubliés et réhabilités : Caillebotte et Emmenegger

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Gustave Caillebotte (1848-1894) et Hans Emmenegger (1866-1940)  ne se sont probablement jamais rencontrés mais les splendides expositions chez Gianadda à Martigny et à l’Hermitage à Lausanne donnent l’occasion d’établir des parallèles entre eux.

                                                                           Similitudes

Tous deux issus de la riche bourgeoisie, ils ont eu une jeunesse dorée. Pour le Parisien, l’art n’est pas sa première voie. Il débute par le droit, pour plaire à son père, et il doit  s’engager pendant la guerre franco-prussienne. La porte lui est ensuite ouverte : il suit les cours des Beaux-Arts à Paris. Grâce à ses amis, il se joint aux impressionnistes, participe à leur deuxième exposition et en devient même l’organisateur. Il collectionne leurs toiles, les aide financièrement. Jamais il n’a vendu ses propres œuvres, pour éviter de prendre leur place.

 

Hans Emmenegger, après des études aux beaux-arts de Lucerne, s’inscrit à l’académie Julian à Paris où il fait plusieurs séjours entre 1884 et 1890. Il y rencontre des artistes suisses auxquels il achète des tableaux et visite des expositions de Van Gogh, Gauguin, mais il ne semble pas avoir côtoyé Caillebotte.

 

Tous deux héritent de belles propriétés à la campagne, ne sont pas mariés, aident financièrement leurs amis, possèdent des collections de peinture et de timbres, sont attirés par les sports aquatiques et ne sont reconnus que tardivement.

Oubliés

Là s’arrêtent les similitudes. Caillebotte meurt jeune, à 45 ans, et grâce à son legs, une quarantaine de toiles impressionnistes entreront au musée du Luxembourg : 8 Monet, 7 Degas, 7 Pissarro, 6 Renoir, 6 Sisley, 2 Manet, 2 Cézanne et 2 Millet, après une âpre bataille contre les conservateurs.

Ses propres œuvres seront négligées pendant de nombreuses années. Monet dira plus tard : « S’il avait vécu au lieu de mourir prématurément, il aurait bénéficié du même retour de fortune que nous autres, car il était plein de talent ». Et un de ses biographes a pu dire de lui qu’il était « l’oublié de l’impressionnisme ».

Caillebotte me fait penser à un autre camarade des impressionnistes, Frédéric Bazille, né dans une famille bourgeoise, ami et mécène de Renoir et de Monet, dont les œuvres ont été un peu oubliées alors qu’elles étaient d’une même qualité. Il mourut très jeune, tué dans la guerre franco-allemande en 1870, à 29 ans.

 

Emmenegger n’est apprécié que tardivement – il a été choisi parmi les onze Modernistes suisses exposés récemment au musée d’Orsay – mais il a vécu plus longtemps.

A partir de 1911, il commença à accumuler les soucis financiers, lui qui avait aidé ses compagnons. Il dut vendre peu à peu des sections de sa propriété, puis la maison elle-même, sa collection de timbres et de tableaux. C’est dans la pauvreté qu’il décéda à 74 ans.

La nature

Nous trouvons des ressemblances dans leur art. Quoiqu’ils traitent de nombreux sujets, ils sont principalement attirés par la nature. Ne peut-on faire un rapprochement entre les marines de l’un et de l’autre ?

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  Marine, régate à Villers, par Caillebotte, vers 1880, huile sur toile (Collection privée)

                                                                                                                      

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Réflexion sur l’eau, par Emmenegger, 1909, Kunstmuseum Lucerne (Photo André Stadler)

Ou entre leur manière de traiter les arbres ?

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Le Père Magloire allongé dans un bois, par Caillebotte, 1884, huile sur toile

(Association des amis du Petit Palais, Genève)

A propos de ce Père Magloire, un jardinier d’Étretat, j’ai été surprise de trouver, dans un ouvrage anglais sur les impressionnistes, la même toile, titrée « Monet se reposant ».

 

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Intérieur de forêt, par Emmenegger, 1933 (Coll. Pictet)

 

Dans l’art, comme dans de nombreux domaines, il faut se battre pour se faire connaître. Les deux rétrospectives romandes réhabilitent Caillebotte et Emmenegger de manière grandiose en montrant l’étendue de leur inspiration et leur originalité.

Ces deux artistes ont été trop modestes. 

 

Hans Emmenegger, Fondation de l’Hermitage à Lausanne, jusqu’au 31 octobre 2021.

Gustave Caillebotte, impressionniste et moderne, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, jusqu’au 21 novembre 2021. Profitez du beau temps pour vous promener dans le parc parsemé de sculptures.

                                                                                                                      

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Commentaires

  • Si l’on trouve les « Raboteurs de parquet» et le « Pont de l’Europe » à Martigny, un des atouts, et non des moindres, de l’expo est de permettre d’admirer des toiles de collections privées, celles qu’on ne voit guère que dans les livres d’art. Léonard a décidément un carnet d’adresses bien fourni, on le savait.

    Visiter cette expo, en ce début juillet covidé, fut un vrai bonheur : pas un chat, pas de fâcheux à portables frénétiques occupés à photographier les œuvres - les regardent-ils seulement ?

    Vous l’avez relevé, quand on cite des impressionnistes, les noms de Monet, Renoir, Sisley, Degas ou Pissarro viennent à l’esprit immanquablement. Au hit-parade, Caillebotte ne figure pas en tête de liste. Il a laissé pourtant 500 œuvres, une quarantaine léguée à l’Etat, non sans difficultés pour les exécuteurs testamentaires (Renoir et son frère) de les faire accepter. A sa mort, l’ensemble a été estimé à 1000 francs, juste le double seulement de sa collection de fleurs alpines (le jardinage, une autre de ses passions avec le yachting), c’est dire le peu d’estime des critiques de l’époque pour sa peinture. La redécouverte pour le grand public français date de 1994, avec l’exposition du Grand Palais, les collectionneurs américains avaient apprécié bien auparavant…

    Quelques rares portraits, ce n’était pas visiblement son goût, mais des personnages de dos (raboteurs, canoteurs) ou de profil, des visages floutés (couple de « Rue de Paris par jour de pluie »). Difficultés techniques à les peindre ? Plutôt le désir de saisir le mouvement de toute cette galerie de personnages (famille, jardiniers, amis) en action comme les passants affairés de sa courte vie…

    PS Pour ceux qui font un petit séjour à Paris, l’excursion à Yerres, par beau temps, dans la maison familiale transformée en musée, vaut le voyage, comme l’on dit chez Michelin. Les jardins tels qu’il les conçut sont magnifiques. Un petit coup de RER D suffit.

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