L'éloge du circonflexe

Imprimer

L’orthographe donne des cauchemars à beaucoup d’élèves, sinon à leurs parents. La réforme dont on les prévient, voire les menace, pour la rentrée 2023 ne devrait pourtant pas les inquiéter ni les réjouir. 

Et la pétition lancée récemment en Suisse romande aurait dû faire l’effet d’un pétard mouillé. (Et, notez-le, porte toujours son chapeau.)

C’est que, la Romandie, comme les carabiniers, arrive en retard. Depuis la réforme annoncée en 1990 par le Conseil supérieur de  la langue française, des changements sont déjà entrés dans l’usage, doucement. S’il y a eu des résistances, elles se sont souvent imposées.

D’ailleurs les modifications proposées restent pour la plupart facultatives et ne susciteront guère de mauvaises notes. Les chausse-trapes de la langue s'écrivent indifféremment avec un ou deux p., par exemple.

Des anomalies devaient être rectifiées. Le chariot devait se ranger derrière la charrette et adopter deux r : il n’en est rien. De même l’imbécillité a conservé ses deux l face aux imbéciles. Cependant, en consultant les dernières entrées du dictionnaire de l’Académie française, on apprend que chariot peut aussi s’écrire avec deux r et que imbécilité n’a désormais plus qu’un l, contrairement au Petit Larousse. Quant au Petit Robert, il prend une position neutre en ajoutant la formulation : « on écrirait mieux… ».

La réforme n’est pas une révolution. Elle reste ambiguë, assez laxiste et ne résoudra pas impérativement les casse-tête.

L’accent, particulièrement, représente une gêne haïssable. Remarquez que cette phrase les inclut tous : l’apostrophe, le grave, l’aigu, le circonflexe, le tréma, même le point sur le i.

L’élégance du circonflexe

Venons-en au circonflexe, un accent si élégant. Et dont la disparition est âprement discutée. Que seraient les rêves sans lui ?

Il ne serait plus obligatoire sur le i et le u, comme l’explique mon Petit Larousse de 2011 qui prend pour exemples : il plait, la voute. Disparition si peu obligatoire que dans le corps du dictionnaire, on écrit toujours s’il vous plaît et une voûte (ainsi que dans celui de  l’Académie française, dont on trouve les dernières corrections sur internet). Faites donc ce qui vous plait.

Car cet accent ne modifie pas la prononciation sur ces deux lettres, alors que sur le o, le a et le e, il allonge le son. Votre choix ne s’entend pas comme le nôtre ni l’âme comme l’amitié; la fenêtre apporte la preuve de la modification due au circonflexe.

Parfois les locuteurs l’escamotent : combien de fois n’ai-je pas remarqué qu’un contrôle devenait un controle. Et de grâce, ne confondons pas la chasse d’eau et la châsse d’os.

D’où vient-il, ce circonflexe, qui unit l’accent aigu et l’accent grave ? Il a une longue histoire que l’on trouve dans l’ouvrage érudit du linguiste Bernard Cerquiglini,  L’accent du souvenir (Éditions de Minuit, 1995). Il a fini par remplacer un s qui n’était plus prononcé depuis longtemps. C’est un « signe qui révèle l’ambiguïté de l’orthographe française et que plus rien ne justifie mais que tout légitime », conclut Cerquiglini.

Lettres inutiles

Dans le Dictionaire francoislatin que Robert Estienne, latiniste et imprimeur, publie à Genève en 1539, il ne veut pas céder aux graphistes qui avaient inventé le circonflexe. Il maintient des lettres inutiles venant du latin : pas seulement le s intercalé dans maistre (qui, à l’époque, s’écrivait d’ailleurs différemment du s final : plutôt comme un f sans barre médiane), mais le l dans chauld ou le c dans droict.

En 1694, l’Académie persiste : « la Compagnie  est d’avis qu’il faut suivre l’ancienne manière d’écrire qui distingue les gents de lettres et qui ont estudié la langue d’avec les ignorants. » N’est-ce pas un argument contestable qui a encore cours aujourd’hui ?

Après avoir été introduit par les typographes du 16e siècle, le circonflexe est finalement adopté par l’Académie française en 1740, qui vient à résipiscence et fait acte de modernité.

Maistre devient maître et tempeste, tempête.

Ayant pris deux siècles à s’imposer, il ne va pas rapidement « mettre chapeau bas », comme le dit joliment Jean-Loup Chiflet dans son Dictionnaire amoureux de la langue française (Plon, 2014).

Aujourd’hui, le dictionnaire de l’Académie française remarque souvent que les deux orthographes sont encore possibles.

Le û résiste

Les modifications proposées ne vont pas supprimer de nombreux petits toits sur le u. S’il vous arrive de conjuguer le subjonctif imparfait, ne les ôtez pas indûment.

Le circonflexe reste indispensable pour distinguer des mots homonymes. Vous iriez droit dans le mur en l’oubliant sur un fruit mûr. De même qu’un légume sur n’est pas sûr, fêter le Jeûne genevois n’est pas la même chose que fêter un jeune Genevois.

 

Lien permanent Catégories : Langue française 2 commentaires

Commentaires

  • Rassurez-vous, Anne, ou plutôt désolez-vous c’est selon, nos chères têtes blondes, à l’heure du téléphone portable et du texto, ne cauchemardent ni sur l’orthographe, ni sur la syntaxe. Ce souci, c’était celui de leurs grands-parents…
    L’écriture se veut phonétique, si possible inclusive (autre avatar, mais là ça ne le fera pas…). Faut se faire une raison, le français de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts a vécu et il en verra d’autres, il survivra, du moins autant que nous, sûrement bien différent.
    Les correcteurs des copies au bac ou même en fac vous le confirmeront, le niveau moyen laisse à désirer (litote). Suffit d’ailleurs de musarder à travers la blogosphère : les épistoliers contemporains ont apparemment jeté leur gourme par-dessus les moulins, se sont affranchis de la rigueur orthographique. Alors les accents, n’est-ce pas ?

    L’attaque contre le circonflexe aurait chagriné Jules Renard, ce misanthrope au cœur tendre, qui écrivait à son sujet, en fin observateur de la vie animale :

    « L’accent circonflexe est l’hirondelle de l’écriture. »

    L’analogie tombe pile-poil, puisque les effectifs de ces migrateurs régressent because notre mode de vie, urbanisation, surpopulation, pollution, damnation…
    Pour conclure, histoire de souligner un passage de votre billet sur la ronde des accents, un mot de Pierre Dac qui sonne comme un refrain de comptine :

    « C'est quand les accents graves tournent à l'aigu que les sourcils sont en accents circonflexes. »

    Prévert aurait pu écrire les strophes et Kosma mettre le tout en musique.

    Salutations du XVIIème, à côté de chez Mallarmé.

  • J'adhère, tant dans la forme que dans le fond. Avec la collection d'accents que vous avez su y mettre, il pourrait faire un exercice de dictée!

    etre ou ne pas etre, doit-on encore prononcer "ètre" comme dans paître? Ou E comme dans "teneur"?

Les commentaires sont fermés.