Anniversaire d'Amiel

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Il y a 200 ans, le 27 septembre 1821, naissait à Genève l’écrivain et philosophe protestant Henri-Frédéric Amiel dont la réputation posthume repose sur un journal intime d’une ampleur et d’une originalité sidérantes.

 

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Portrait par son ami Joseph Hornung, en 1852 (Bibliothèque de Genève)

"Un document sans aucun équivalent, à ma connaissance, sur la vie intérieure d’un homme du milieu du 19e siècle », écrit l’historienne Corinne Chaponnière dans le livre qu’elle vient de publier, Seule une valse, les souffrances du jeune Amiel (éd. Slatkine).

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Comme son titre l’indique, elle se penche sur les écrits d'un jeune homme romantique dont la principale préoccupation est sa relation avec les femmes. Il les aime, il en est aimé, mais ne se mariera jamais, ayant placé son idéal trop haut. La ressemblance avec les souffrances du jeune Werther de Goethe s’arrête là. Celui-ci en meurt tandis qu’Amiel, lui, mourra des bronches, qu’il avait fragiles, depuis une maladie d’enfant.

Quant à la valse du titre, elle indique que la danse est un des plaisirs du jeune Amiel qui aime aussi jouer aux échecs, se promener en philosophant avec des amis, participer à des sociétés littéraires, écrire des lettres et lire, lire, lire. L'illustration de la couverture, La Visite (1887) de Félix Vallotton (Musée d'art moderne André Malraux du Havre ) évoque aussi son plaisir à faire des visites.

Se faire connaître par un journal intime entamé à l’âge de 26 ans, alors que l’on n’a presque rien publié durant sa vie, est déjà assez extraordinaire. Mais que l’édition publiée au 20e siècle  (Ed. L'Âge d'homme) comprenne douze volumes l’est davantage. J’avoue ne les avoir que feuilletés, mais à chaque page, on découvre des observations, des descriptions, des analyses passionnantes. En 34 années, il a rempli 173 cahiers de cent pages qui se trouvent désormais à la Bibliothèque de Genève.

Amiel lui-même hésite : « 16.000 pages, 50 vol. de journal intime ! Qui jamais aura la patience de lire tout ce fatras ? Qui même aura le courage d’en lire une partie ? Pas même moi. » Il écrit cela en mai 1880. A sa mort, un an plus tard,  il en avait ajouté mille.

Berthe Vadier (de son vrai nom Céleste Vitaline Benoît, 1836-1921), son élève et admiratrice, a tout lu. Celle qu’il appelait sa filleule, et qui l’entoura pendant les dernières années de sa vie, lui consacre une  Etude biographique, cinq ans après sa mort. Pour elle, ce journal « montre aussi bien l’universalité d’aptitudes que l’impuissance créatrice d’Amiel, (…) et l’image poignante de ses hésitations et de ses incertitudes en face de l’action. »  

D’où venait ce frein ? « Je crains de n’être fait pour réussir en rien, ni à vivre, ni à faire œuvre durable, ni à fonder une famille », déplorait-il à  27 ans, ajoutant « Je suis spectateur de ma propre vie ». A 58 ans, il écrira encore : « Je n’ai aucune foi en moi-même ». Selon Vadier, « il fut timide bien longtemps et modeste toute sa vie ».

Faut-il chercher la réponse à ces frustrations dans son enfance ? Sa mère meurt de tuberculose à 31 ans alors qu’il a onze ans, et son père se suicide peu après. Il est élevé par un oncle. De santé fragile, il lui manque sans doute une énergie vitale et l’atmosphère familiale autant que le poids des règles de l’époque et le protestantisme rigide, ont sapé ses forces créatrices.

Genève lui pesait, « mon milieu m’a tué » ! On peut sans doute le comparer à Rousseau et ses Confessions.

Dès l’âge de vingt ans, Amiel se met à voyager. Il découvre la Suisse, l’Italie, où la Florence de Michel Ange l’enthousiasme, Paris, qui ne l’impressionne guère, trop frivole, la Hollande où il veut tout voir, mer, villes et musées. Pour se soigner, il fera de nombreuses cures en Suisse et en Allemagne.

L’Allemagne l’attire, Heidelberg et surtout Berlin où il passera quatre ans. Ce qui n’émousse pas son esprit critique : chez les Berlinois, « la pensée l’emporte sur la vie ». Tout en les admirant, il critique Goethe et Schiller.

Pourtant, le travail de la pensée n’effraie pas ce philosophe ; lorsqu’il revient à Genève, il postule à l’université. Malgré son indolence, il y enseignera par intermittence ainsi que la littérature dans un pensionnat de jeunes filles.

« Je suis Genevois par le caractère et l’esprit, avec l’élasticité française sans son abandon, et le sérieux germanique sans sa lourdeur et sa brume ». Paradoxalement, son œuvre la plus connue est un chant patriotique suisse, Roulez, tambours ! Pour couvrir la frontière, / Aux bords du Rhin, guidez-nous au combat, écrit lors du conflit entre Neuchâtel et la Prusse en 1857.

Quelques mois avant sa mort, il décrit ainsi la vieillesse : « Signes de la vieillesse et de la vieillesse cacochyme : amnésie, cathare chronique, lenteur de tous les mouvements, fatigue prompte, procrastination, circonspection, enfantillage, plus d’ambition, amour de la paix et du bien-être, en un mot manque de force et d’énergie, amoindrissement sur toute la ligne. »

Était-ce un autoportrait ?

Il meurt le 11 mai 1881 à 59 ans, au 13 rue Verdaine, où il a passé ses dernières années auprès de sa filleule. Une plaque sur l’immeuble en rappelle le souvenir. De même, une rue porte son nom, à côté de la rue des Délices, dans le quartier des Charmilles.

En conclusion, je citerai encore Corinne Chaponnière dans les dernières pages de son ouvrage : « Il s’agit d’un homme soumis aux règles d’une époque, d’une ville, d’un contexte politique, religieux et moral, mais doté d’une intelligence supérieure, d’un sens critique aiguisé et d’une sensibilité à fleur de peau qui lui font décrypter, jour après jour, ce qui l’aliène et ce qui l’entrave, ce qui le fait vibrer et ce qui l’émancipe. »    

                                          

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