La vieillesse épanouie d'Edgar Morin

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« La vieillesse est un naufrage », clamait le général de Gaulle (d’après une citation de Chateaubriand) concernant le maréchal Pétain arrivé au pouvoir en 1940 à 84 ans.

Mais pour certains êtres exceptionnels, la vieillesse est un épanouissement. Je prendrai pour exemple le philosophe Edgar Morin qui a fêté ses cent ans le 8 juillet 2021.

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Getty Images / Photo Ulf Andersen

A cet âge, on ne peut s’empêcher de penser à la mort. Mais, disait-il à quelques jours de cet anniversaire, dans le Journal du dimanche : « La mort, je la refoule en vivant. » Et il expliquait : « C’est surtout à 80 ans que je me suis dit que c’était l’âge où j’allais mourir, je m’attendais à mourir. J’étais tellement surpris de n’être pas mort à 90 ans que j’ai fini par m’habituer à vivre. Cent, c’est un nombre fatal. Même s’il y a un sursis après, il ne sera pas très long. »

Le sursis, il l’a déjà mis à profit en publiant, début décembre 2021, avec Nicolas Truong, Attends-toi à l’inattendu (Ed. de l’Aube). Un thème qu’il a d’ailleurs développé tout au long de ses Leçons d’un siècle de vie (Ed. Denoël), ouvrage éblouissant paru en juin  2021.

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A l’occasion de cette publication, Edgar Morin avait participé à l’émission C l'hebdo du 19 juin 2021, sur France 5. Quelle performance ! Tour à tour jovial, sérieux, disert, sans l’ombre d’une hésitation, avec une mémoire intacte, il répondait aux questions. Et en sortant, il esquissait un pas de danse !

Le premier thème qu’il développe dans son livre est celui de son « identité une et multiple ». Né en France, de parents sépharades venant de Salonique, une « bourgeoisie parlant le français en sus du vieux castillan, dit « djidio » de l’intérieur et judéo-espagnol de l’extérieur ». Il s’appelait Edgar Nahoum. Il devint Edgar Morin pendant la Résistance. 

Sa conscience juive, écrit-il, « s’est diluée dans ma recherche d’une conscience politique humaniste » dès son jeune âge ; on peut affirmer qu’elle l’a structuré sa vie durant.

Juif, il se considère comme "un des derniers intellectuels juifs porteurs d’universalisme et anticoloniaux, donc hostiles à la colonisation de la Palestine arabe".

Européen, il le devint politiquement en 1973, mais depuis il a perdu la foi en l’Europe, soumise  aux « forces techno-bureaucratiques et financières ». « Une progression économique et technique peut comporter une régression politique et civilisationnelle, ce qui à mes yeux est de plus en plus patent au XXIe siècle ». Ce qui le conduit à souligner la dégradation écologique qui annonce « une crise gigantesque où se joue le destin de l’humanité ».  

Autocritique

Il n’a jamais renâclé à faire son autocritique lorsqu’il se rendait compte de ses erreurs, notamment à propos du communisme. Le procès Rajk en  1949 lui ouvrit définitivement les yeux sur le « Parti qui transformait des êtres initialement débonnaires, tolérants, en fanatiques obtus ». Ce fut une « rupture douloureuse avec une grande camaraderie et de grandes amitiés ».

On lui en voulut, comme on lui en voulut de s’être retourné contre le FLN en Algérie. Mais « il faut accepter la solitude et la déviance quand la vérité des faits et l’honneur sont en jeu ».

Les théories rationnelles aboutissent souvent à s’enfermer dans des dogmes et « le dogmatisme est une maladie sclérosante de la raison, qui doit toujours être ouverte sur une possible réfutabilité  ». Il ne faut pas avoir peur du doute, « véritable détoxifiant de l’esprit » et la raison ne s’oppose pas à la passion, ajoute-t-il : « toute passion doit comporter de la raison en veilleuse ».

Passion

La passion, pour Edgar Morin, se décline dans  « l’état poétique, cet état d’émotion devant ce qui nous semble beau ou/et aimable ». « La poésie suprême est celle de l’amour ».

Grand humaniste, Edgar Morin est aussi un grand amoureux. Il a eu plusieurs épouses et maîtresses au cours de sa longue vie. La dernière, la sociologue Sabah Abouessalam, de quarante ans sa cadette, l’accompagne partout.

Edgar Morin est aussi le chantre de la complexité humaine « qui conduit à la bienveillance ». Et cette bienveillance se traduit dans ses livres et sur son visage.

Incertitudes

Quand le philosophe observe tous les changements qui se sont produits durant son siècle, il remarque à quel point l’imprévu peut bousculer la vie de chacun et de toute l’humanité. « Toute vie est incertaine », et il est nécessaire de « s’attendre à l’inattendu ». « Vivre est naviguer dans un océan d’incertitudes en se ravitaillant dans des îles de certitudes ».

Auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages, Edgar Morin, sociologue de formation, avait choisi pour premier terrain d’étude le cinéma. C’est ainsi qu’il se fit connaître de la jeunesse par « Le cinéma et l’homme imaginaire » et Les Stars dès 1956. Mais sa première publication en 1951 avait pour titre : « L’homme et la mort ». On peut dire que désormais il a bouclé la boucle.

« Pour bien vieillir, il faut garder en soi les curiosités de l’enfance, les aspirations de l’adolescence, les responsabilités de l’adulte, et dans le vieillissement essayer d’extraire l’expérience des âges précédents », écrit Edgar Morin, dans les dernières pages de ses Leçons d’un siècle de vie.

« L’esprit humain, dit-il en conclusion, est devant la porte close du Mystère. » 

 

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Commentaires

  • L’exemple d’Edgar Morin est réjouissant pour ceux qui approchent du terme, pour celles et ceux qui, selon la sortie d’une patiente très âgée, sont « plus près de l’extrême-onction que de leur première communion ». Non que les centenaires soient si rares, au contraire ils fleurissent, on en compte près de 2’000 dans notre pays et l’on en connaît tous dans nos entourages. 80 % de femmes d’ailleurs, vous gardez toutes vos chances Anne…

    Non, ce qui est exceptionnel, c’est évidemment la verdeur du ton, la clarté de l’esprit, cette lucidité, ce bel optimisme, ce tempérament qui ne sombre ni dans le désintérêt des êtres et des choses, ni dans l’indifférence.

    Parmi ces disciples de Mathusalem, ces vieillards prodigieux, on pense évidemment à Hans Erni, mort à 106 ans, les pinceaux à la main. Ou à Claude Lévi-Strauss parti à 101 ans. Il était venu à Genève à l’occasion d’une expo au Musée d’Ethnographie en 2005 intitulée « Nous Autres », qui faisait référence à ses travaux d’anthropologue. Lui par contre ne brillait pas d’un optimisme béat sur l’avenir de notre société…

    D’une façon générale, il ne faut quand même pas se bercer d’illuses. Une petite histoire, pour l’illustrer, un peu verte (mais nous sommes des grands…), entendue jadis, qui serait en ces temps de bien-pensance interdite d’ondes, bien sûr :

    Un octogénaire arrive à la maternité avec son épouse, bien plus jeune que lui. La dame donne naissance à une petite fille toute mignonne. La sage-femme vient féliciter l’heureux père et lui demande comment il fait : « Ne jamais arrêter le moteur !» lui répond le vieux.
    Un an et quelques mois après, rebelote, cette fois c’est le médecin accoucheur qui vient le féliciter pour la naissance d’un petit garçon, tout aussi mignon. Même question, même réponse : « Ne jamais arrêter le moteur ! ». Réplique du praticien : « Ben pour la prochaine fois, faudra penser à changer l’huile, il est tout noir votre môme ! »

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